L'Emprise de la Lune Rousse
Chapitre 3 • Chapitre 3 – La Dernière Goutte
Chapitre 3 – La Dernière Goutte
Chapitre 3 : La Dernière Goutte
Les entrailles de la forteresse d'Obsidienne puaient le désespoir, la sueur rance et la pierre humide. C'était un monde souterrain, un labyrinthe de geôles reconverties en dortoirs où la Meute parquait ses serviteurs humains comme du bétail. L'air y était lourd, vicié, presque impossible à respirer pour une louve habituée aux vents mordants des cimes et à la pureté des grandes forêts. Mais ce qui rendait l'atmosphère véritablement suffocante cette nuit-là, ce n'était ni la promiscuité, ni l'humidité insalubre.
C'était l'aura de l'Alpha.
Depuis l'exécution dans la salle du trône, une onde de choc invisible avait balayé le château. Viktor avait ordonné le verrouillage total des niveaux inférieurs. Une folie soudaine, disaient les gardes en chuchotant. Une fureur possessive inexpliquée qui avait saturé l'air d'une pression atmosphérique écrasante. Même ici, à des dizaines de mètres sous la roche, je pouvais sentir l'écho de sa domination. Une odeur ténébreuse de pin givré et d'ozone qui s'infiltrait par les fissures de la pierre, alourdissant mes poumons, écrasant ma volonté.
Ma louve intérieure, déjà torturée par la pâte toxique de belladone qui brûlait ma peau pour masquer ma véritable odeur, gémissait d'angoisse. Elle ressentait la colère de l'Alpha suprême de ce territoire. Son instinct animal la poussait à se recroqueviller, à gémir de soumission face à cette démonstration de puissance absolue. Mais ma conscience humaine — celle d'une survivante, d'une assassine forgée dans le sang et la perte — maintenait la bête en laisse.
Il était deux heures du matin. Autour de moi, dans l'obscurité poisseuse de la cellule qui nous servait de chambre, une dizaine de femmes dormaient du sommeil agité des proies terrorisées. Leurs respirations saccadées couvraient presque le crépitement minuscule de la bougie que j'avais dissimulée au fond de l'âtre éteint.
Accroupie dans l'ombre, le dos tourné aux dormeuses, je me concentrais sur ma tâche. Mes mains tremblaient de fatigue, mais mes gestes restaient d'une précision chirurgicale. Devant moi, un alambic de fortune — bricolé avec un vieux gobelet de cuivre, un tube de verre volé à l'infirmerie et une fiole d'argile — chauffait doucement au-dessus de la flamme vacillante.
Je distillais l'Aconit de Sang.
Ce n'était pas la vulgaire racine tue-loup que j'avais étalée sur ma peau pour tromper les gardes. L'Aconit de Sang était une abomination de la nature, une fleur écarlate d'une rareté extrême qui ne poussait que sur les charniers profanés. Elle se nourrissait du sang des loups morts dans la souffrance. J'en avais récolté les pétales sur les cendres de mon ancienne meute.
Le liquide qui bouillonnait dans le cuivre était sombre, épais comme du goudron, et dégageait une odeur ferreuse, métallique. Une seule goutte de cette concoction, une fois purifiée, suffisait à foudroyer un Alpha. Elle n'attaquait pas le corps humain ; elle ciblait directement le lien spirituel du métamorphe, brûlant son loup de l'intérieur avec l'intensité d'un feu de forêt, le déconnectant de sa meute avant d'arrêter son cœur en quelques secondes d'agonie indicible.
Je fermai les yeux, inspirant par la bouche pour ne pas laisser les vapeurs toxiques irriter mes muqueuses. La chaleur de la bougie irradiait contre mon visage, ravivant la morsure brûlante de la belladone sur mes clavicules et ma nuque. Ma peau était à vif, enflammée par une réaction allergique constante. C'était le prix à payer. La douleur était mon armure, mon bouclier contre l'odorat divin de Viktor.
Une goutte perla à l'extrémité du tube de verre. Un rubis liquide, parfait, mortel.
Elle tomba dans la fiole d'argile avec un tintement sourd.
Encore trois gouttes, pensai-je en ajustant l'inclinaison du tube avec des doigts engourdis par le froid de la pierre. Juste trois gouttes, et la vengeance de ma lignée sera scellée.
Soudain, un bruit sourd résonna dans le couloir de pierre.
Ce n'était pas le pas traînant d'un serviteur. C'était un pas lourd, martial. Le crissement distinctif du cuir épais et le choc mat des bottes cloutées. Un loup.
Je me figeai, le souffle suspendu. Mon cœur rata un battement pour s'emballer aussitôt, percutant mes côtes avec une violence sourde.
La patrouille n'était pas censée passer avant l'aube. Mais la paranoïa de l'Alpha avait renversé toutes les règles. Le prédateur approchait à grands pas. J'entendis un grognement bas, caverneux, filtrer à travers l'épaisse porte de chêne. Il flairait. Il cherchait quelque chose. Viktor traquait l'odeur fantôme qu'il avait sentie plus tôt, et il envoyait ses molosses retourner la forteresse.
Dans l'urgence absolue, mon entraînement prit le dessus. D'un souffle rapide et sec, j'éteignis la bougie. La cellule fut instantanément plongée dans des ténèbres d'encre. Mes mains, guidées par la mémoire musculaire, saisirent le gobelet de cuivre brûlant, ignorant la douleur fulgurante de la brûlure sur mes paumes, et le renversèrent dans les cendres froides pour en cacher l'odeur métallique. Je saisis la fiole d'argile à moitié pleine, l'enfonçai dans une cavité pré-creusée sous une pierre descellée de l'âtre, et repoussai le bloc avec une précipitation désespérée.
Le loquet de la lourde porte tressauta violemment.
Je plongeai sur ma paillasse, tirant la couverture de laine rugueuse jusqu'à mon menton, et fermai les yeux à l'instant même où les gonds hurlaient sous un impact brutal.
La porte s'ouvrit à la volée, percutant le mur de pierre avec un fracas qui fit hurler de terreur les servantes endormies. Une lumière aveuglante, celle d'une torche crépitante, envahit la pièce, projetant l'ombre gigantesque d'un guerrier sur le plafond voûté.
— Tout le monde debout ! gronda une voix qui ressemblait à un éboulement rocailleux.
C'était un colosse. L'un des exécuteurs personnels de Viktor. Son torse nu, strié de cicatrices rituelles et luisant d'une fine pellicule de sueur fiévreuse, témoignait de la chaleur animale qui irradiait de lui. L'air de la cellule, jusqu'alors glacial, se réchauffa brutalement, saturé par la puissance de sa présence physique.
Autour de moi, les femmes humains gémirent, s'extirpant de leurs lits en tremblant, baissant la tête et s'agenouillant sur le sol glacial, nues ou en chemises de nuit sommaires. Je fis de même, modulant ma respiration pour m'insérer dans la symphonie de leur terreur. Je m'agenouillai au bord de ma paillasse, la tête baissée, les mains croisées sur mon ventre.
Le silence qui suivit fut plus terrifiant encore que son entrée fracassante. Le garde ne bougeait pas. Il reniflait.
Le bruit de sa respiration reptilienne, lente et profonde, aspirait l'air de la pièce. Mon sang se figea. S'il sentait la chaleur résiduelle de l'alambic… s'il perçait la barrière de ma belladone…
L'exécuteur s'avança. Chaque pas était mesuré, prédateur. Il passait entre les rangs des femmes terrorisées, humant l'air au-dessus de leurs têtes. Il cherchait l'odeur de la forêt et de la pluie, l'essence même de ma louve que Viktor avait perçue.
Il s'arrêta devant moi.
Je ne voyais que ses bottes de cuir noir et le bas de ses jambières, mais je pouvais sentir l'immensité de sa masse musculaire se pencher sur ma silhouette recroquevillée. La tension territoriale dans la cellule monta en flèche. L'air devint électrique, chargé de l'électricité statique qui précède la foudre. C'était l'appel primal d'un loup dominant en pleine chasse.
Un frisson irrépressible, que je ne pus dissimuler, parcourut l'échine de ma louve. C'était un réflexe archaïque, incontrôlable. Face à un prédateur alpha ou bêta d'une telle envergure, l'instinct dictait la soumission absolue ou la mort. Ma bête voulait se jeter sur le dos, exposer sa gorge, geindre pour obtenir clémence. Mon âme humaine luttait avec l'énergie du désespoir pour garder la tête baissée, les muscles tendus, incarnant une simple mortelle paralysée par la peur.
Il se pencha encore. Son bras nu, musculeux et brûlant de cette fièvre métamorphe, frôla mon épaule frêle.
Le frôlement fut involontaire, presque banal pour lui, mais pour moi, ce fut comme recevoir une décharge brûlante. La différence de température entre sa peau bouillante et l'air glacial de ma cellule était vertigineuse. Son odeur m'enveloppa complètement : un musc lourd de mâle dominant, mêlé au cuir salé, à la sueur de l'effort et, en toile de fond, cette omniprésente empreinte de pin et d'ozone appartenant à son souverain. Ces effluves de phéromones agressives balayèrent mes sens, éveillant des signaux d'alarme assourdissants dans mon cortex cérébral.
Mon regard glissa malgré moi, et je croisai un instant le sien.
Une fraction de seconde. Une fixation visuelle purement animale. Ses yeux n'étaient pas humains. Ils étaient d'un ambre liquide, fendus d'une pupille verticale et dilatée, brillant dans la pénombre comme des braises maléfiques. Il y avait de la faim dans ce regard, une suspicion féroce, celle de la bête qui sent que la proie cache une anomalie.
Un grondement bas, guttural, naquit au fond de sa large poitrine. La vibration traversa l'espace qui nous séparait, s'infiltrant sous ma peau, faisant trembler mes clavicules. Il était si proche que je pouvais sentir la chaleur de son souffle haletant s'écraser contre le sommet de mon crâne.
Je fermai violemment les yeux et baissai le menton contre mon sternum, offrant ma nuque en un geste de reddition totale.
Il approcha son museau — son nez humain à l'odorat divin — de ma nuque offerte. Il allait chercher sous l'odeur de la peur. Il allait fouiller la moindre molécule d'air autour de mon cou.
Ne respire pas. Ne tremble pas. Sois de pierre.
Il inhala un grand coup. L'aspiration fut si violente qu'elle souleva les mèches folles de ma chevelure.
Puis, le grondement féroce dans sa poitrine se transforma en un hoquet de dégoût.
La belladone. La pâte toxique que j'avais étalée quelques heures plus tôt, épaisse, âcre, amère. Le poison végétal frappa les récepteurs olfactifs surdéveloppés du garde avec la force d'un coup de poing. C'était une odeur chimiquement répugnante pour notre espèce, une pestilence qui annonçait la mort cellulaire.
Le colosse recula d'un coup sec, jurant entre ses crocs dans l'ancienne langue des loups. La tension mortelle qui m'écrasait se relâcha d'un seul coup, me laissant le souffle court et les poumons brûlants.
— Putain de charogne humaine, cracha-t-il, la lèvre retroussée sur une canine trop longue. Vous empestez la maladie et la mort.
Il fit un pas en arrière, secouant la tête pour chasser la brûlure de l'aconit de ses sinus délicats. Son loup intérieur était complètement berné, repoussé par la barrière chimique qui étouffait ma nature véritable. La fixation animale avait disparu, remplacée par un mépris hautain.
— Habillez-vous, aboya-t-il à l'adresse de toute la pièce, sa voix résonnant brutalement contre la pierre voûtée. L'Alpha réclame la présence de tous les tributs. Le Banquet de la Lune Rousse commence dans deux heures. Celles qui seront en retard serviront de viande aux chiens de chasse.
Sans un regard de plus pour ma silhouette agenouillée, l'exécuteur pivota sur ses talons et quitta la cellule, refermant la lourde porte avec une violence qui fit trembler les murs de pierre. Les pas lourds s'éloignèrent dans le couloir, emportant avec eux l'écrasante tension territoriale et le musc suffocant du loup dominant.
Le silence, d'abord absolu, fut rapidement brisé par les sanglots étouffés des autres servantes.
Je restai agenouillée quelques secondes supplémentaires, le front pressé contre mes genoux croisés. Mon corps entier fut secoué d'un tremblement incontrôlable, la retombée brutale d'une adrénaline qui m'avait maintenue sur le fil du rasoir. Ma louve gémit une dernière fois avant de se terrer tout au fond de mon esprit, épuisée par la lutte contre ses propres instincts.
J'avais survécu. Encore une fois. Le poison était mon pire bourreau, mais il restait mon meilleur allié.
Je me redressai lentement, ignorant la raideur de mes muscles et la brûlure sur la peau de mon cou. Les autres femmes, hébétées, commençaient à s'activer dans l'obscurité, tirant frénétiquement de vieux coffres en bois leurs tenues de service — des robes de lin brut, dénuées de grâce, conçues pour marquer leur condition d'esclaves mortelles.
Je devais me dépêcher. La visite inopinée du garde m'avait coûté de précieuses minutes, mais elle m'avait aussi apporté une certitude : le camouflage tenait. Viktor cherchait peut-être le fantôme de mon odeur, mais sa propre meute était incapable de percer le mur toxique de l'aconit. J'étais invisible à leurs yeux. Une ombre parmi les ombres. Une intruse empoisonnée marchant droit vers le trône.
Je me glissai vers l'âtre. Mon corps se mouvait avec la fluidité mécanique de l'assassine que j'étais devenue. D'un mouvement sec, je fis glisser la pierre descellée et plongeai la main dans l'interstice. Mes doigts se refermèrent sur la fiole d'argile. Elle était tiède, renfermant le fruit létal de ma distillation interrompue.
Je retirai le bouchon de liège et examinai le contenu à la très faible lueur lunaire qui filtrait par le soupirail enserré de barreaux de fer.
Le liquide était parfait. Une poignée de gouttes d'un rubis profond, presque noir. Une substance visqueuse qui semblait pulser d'une vie propre, chargée de la haine de toute une lignée massacrée. Il n'en fallait pas plus. Ce concentré était suffisant pour anéantir la bête colossale qui sommeillait en Viktor.
Je rebouchai la fiole avec soin. Il me fallait maintenant la dissimuler pour le banquet.
Je récupérai ma tenue de servante, une robe sombre au col haut qui m'aidait à cacher la pâte verdâtre étalée sur ma gorge. Dans la couture épaisse de l'ourlet de la manche droite, j'avais préalablement décousu un petit espace. J'y glissai la fiole d'argile. Elle pesait lourd contre mon poignet, un poids constant et rassurant, me rappelant ma mission à chaque mouvement. Tant que la fiole ne se brisait pas, j'avais l'arme la plus absolue du continent cachée contre ma peau.
Autour de moi, les autres servantes murmuraient des prières désespérées à des dieux qui avaient depuis longtemps abandonné cette forteresse. Elles pleuraient de peur à l'idée de devoir monter dans la grande salle, de servir des seigneurs de guerre mi-hommes mi-bêtes dont les instincts étaient exacerbés par la pleine lune qui pointait. Elles redoutaient les regards, les crocs, les rires cruels de la noblesse d'Obsidienne.
Moi, je ne priais pas. Je ne craignais pas la lune. La lune appartenait aux loups, et même si la mienne était bâillonnée sous la belladone, elle hurlait pour le sang.
Je lissai le tablier immaculé sur le lin sombre de ma robe. Je lissai mes cheveux rebelles, les tirant en un chignon serré et sévère, effaçant toute trace de beauté ou d'individualité. Je n'étais personne. Une fille des plaines, affamée, venue mendier un hiver au chaud, insignifiante et pitoyable. C'était ce qu'ils devaient voir.
Alors que les lourds gonds de la porte du couloir grinçaient de nouveau, annonçant l'arrivée des gardes chargés de nous escorter vers notre destin, je posai instinctivement la main droite sur mon poignet gauche, sentant le contour rigide de la fiole sous le tissu rugueux.
Le cœur de ma mère, la fierté de mon père, l'innocence de mon clan… Viktor m'avait tout pris dans un torrent de feu et de crocs. Il régnait sur cette montagne avec l'arrogance d'un dieu immortel, persuadé que son pouvoir était absolu, que son territoire était impénétrable.
Il avait tort. L'apocalypse portait un tablier blanc et sentait la racine amère.
Je me fondis dans la ligne des servantes qui sortaient en file indienne dans le corridor obscur, marchant au rythme lourd et inexorable des tambours lointains qui annonçaient le début du festin.
Ce soir, le tyran aux yeux d'ambre boirait la mort à ma santé.

