L'Emprise de la Lune Rousse

Chapitre 2Chapitre 2 – Le Trône de Glace

L'Emprise de la Lune Rousse

Chapitre 2 – Le Trône de Glace

2139 motsDual POV

Chapitre 2 : Le Trône de Glace

La salle du trône de la Meute d'Obsidienne n'avait pas été conçue pour inspirer le respect. Elle avait été bâtie pour forcer la soumission.

Taillée à même les entrailles de la montagne, la roche volcanique qui composait les murs, le sol et la voûte absorbait la lumière des torches crépitantes comme un gouffre affamé. L'air y était en permanence glacial, chargé d'une humidité souterraine qui se figeait sur les bannières sombres suspendues entre les colonnes massives. Mais le froid ne m'atteignait pas. Je n'avais jamais eu besoin de fourrures pour me réchauffer. La bête qui sommeillait sous ma peau était une fournaise perpétuelle, un brasier de fureur et de pouvoir brut qui me consumait de l'intérieur.

Assis sur le trône de pierre noire, le dos droit, les mains reposant nonchalamment sur les accoudoirs sculptés en forme de crânes de loups, je contemplais mon domaine. Mon silence était absolu, et parce que je me taisais, le monde entier retenait son souffle.

Devant moi, s'étirait un parterre de nobles, de chefs de clan et de guerriers de haut rang. Près de cent loups-garous, les prédateurs les plus redoutables des Carpates. Pourtant, pas un seul n'osait croiser mon regard. Leurs yeux restaient fixés sur le sol d'obsidienne, leurs nuques légèrement inclinées, exposant leurs carotides dans un geste instinctif et permanent d'allégeance. L'odeur qui émanait d'eux était un cocktail enivrant de respect terrifié, de musc âcre et de tension territoriale contenue.

C'était l'ordre. L'ordre absolu que j'avais forgé dans le sang et la moelle de mes ennemis.

Mon loup, d'ordinaire agité par une soif de violence que je devais museler chaque seconde de mon existence, ronronnait d'une satisfaction sombre au fond de mon esprit. Il aimait cette domination. Il se nourrissait de leur peur comme d'un nectar.

Les lourdes portes de fer à l'autre bout de la salle grincèrent, déchirant le silence cathédral de la pièce. Un courant d'air glacial s'engouffra, faisant vaciller les flammes des braseros et projetant des ombres monstrueuses sur les murs.

L'odeur arriva avant l'homme.

Une pestilence aigre, presque piquante. La sueur froide d'une terreur viscérale, mêlée à l'urine et au sang ranci. C'était l'odeur d'une proie qui savait que la chasse était terminée et que les crocs étaient déjà refermés sur sa gorge.

Mon Bêta, Kael, s'avança, flanqué de deux sentinelles massives. Entre eux, ils traînaient une silhouette brisée, enchaînée de fers lourds qui raclaient lugubrement la pierre. Ils jetèrent l'homme au centre de la salle, juste au pied des marches menant à mon trône.

Le misérable s'effondra sur les genoux, haletant, incapable de supporter le poids de mon aura. Il s'appelait Yvan. Un capitaine de la garde de l'Est, un loup de bonne lignée qui avait cru que la distance entre sa garnison et ma forteresse le rendait invisible.

Je pris mon temps. Je laissai le silence s'étirer à nouveau, s'alourdir jusqu'à devenir presque solide. Chaque seconde qui passait étouffait un peu plus l'espoir du traître. Mon loup s'étira paresseusement, humant l'air, analysant les variations du rythme cardiaque d'Yvan, le frisson de ses muscles sous ses vêtements en lambeaux, la dilatation de ses pupilles. Il était terrifié. Et il avait raison de l'être.

— Yvan de la vallée des Cendres, prononçai-je enfin.

Ma voix n'était qu'un grondement sourd, un timbre grave et rocailleux qui n'avait pas besoin d'être élevé pour résonner dans chaque recoin de l'immense salle. L'acoustique de la roche amplifiait les fréquences de mon autorité d'Alpha, forçant plusieurs loups dans l'assistance à tressaillir involontairement.

Yvan gémit, aplatissant son visage contre la pierre glacée.

— Mon Alpha… pitié…

— La pitié est un luxe pour les faibles, Yvan, répondis-je en me penchant très légèrement en avant. L'odeur de ton mensonge empeste jusqu'ici. Tu as ouvert les cols de l'Est. Tu as laissé passer des pisteurs des meutes du Sud sur mon territoire en échange de quelques pièces d'argent et de promesses de pouvoir.

— Non ! C'est faux, je le jure sur la lune, c'était une erreur de patrouille, un angle mort dans le blizzard…

Ses mensonges irritèrent ma bête. Un grondement sourd naquit au fond de ma poitrine, vibrant contre mes côtes. Immédiatement, un silence de mort s'abattit sur l'assemblée. Les respirations se coupèrent. Le grondement d'un Alpha était l'antichambre de la mort.

Je me levai.

Ma carrure, plus imposante que n'importe quel mâle de la meute, masqua la lumière des braseros derrière moi. La température dans la pièce sembla chuter de dix degrés. Yvan se mit à sangloter, son loup intérieur hurlant de soumission, brisé avant même que je n'aie levé la main.

Je descendis les marches de pierre noire avec la grâce létale d'un prédateur supérieur. Mes bottes n'émettaient aucun son. L'air autour de moi crépitait d'une énergie sombre, une pression atmosphérique chargée d'ozone et de pin givré — mon empreinte olfactive — qui écrasait les poumons de tous ceux présents. C'était la manifestation physique de ma domination. Je ne dirigeais pas seulement par la force ; je dirigeais par l'essence même de ce que j'étais. Le sommet absolu de la chaîne alimentaire.

Je m'arrêtai à quelques centimètres de lui.

— Lève la tête, ordonnai-je.

Il obéit, le visage ravagé par les larmes, les lèvres tremblantes, les yeux agrandis par l'horreur de sa propre fin.

— Mon territoire est inviolable, murmurai-je, d'une voix si basse qu'elle s'insinua directement dans son cerveau. Chaque arbre, chaque pierre, chaque âme sur ces terres m'appartient. Vendre un seul flocon de neige de ma frontière, c'est me voler. Et personne ne me vole.

Je n'utilisai pas d'arme. Une arme aurait été une insulte à la tradition. Le bout de mes doigts s'allongea, les ongles humains se rétractant pour laisser jaillir des griffes épaisses, noires et tranchantes comme des rasoirs, incurvées pour déchirer la chair et briser l'os. La transformation partielle était un exercice de volonté pure, une démonstration de contrôle absolu sur mon instinct primal.

Avant qu'il n'ait pu laisser échapper un ultime cri de supplication, ma main jaillit avec une rapidité foudroyante.

Mes griffes s'enfoncèrent dans sa gorge, sous la mâchoire, perçant la peau, le muscle et le cartilage avec une facilité déconcertante. Je serrai, broyant sa trachée, et d'un mouvement sec, brutal et sans appel, j'arrachai.

Le sang jaillit en un arc cramoisi, éclaboussant la pierre d'obsidienne noire. Le corps d'Yvan eut quelques spasmes violents avant de s'effondrer, désarticulé, dans une mare écarlate qui s'élargissait rapidement.

L'odeur cuivrée et chaude de la mort submergea la salle. Mon loup se délecta de cette offrande, l'instinct satisfait. Je secouai ma main droite, projetant quelques gouttes de sang sur le sol, et relevai la tête pour balayer l'assemblée du regard. L'or fondu de mes yeux luisait d'une lueur démoniaque dans la pénombre.

Aucun loup ne broncha. Les regards restèrent baissés, les gorges offertes, l'odeur de leur terreur mêlée à un respect fanatique, presque religieux.

— Que le Conseil note que la justice d'Obsidienne a été rendue, déclarai-je, le ton clinique, essuyant distraitement mes griffes ensanglantées sur un linge que Kael me tendit. Nettoyez cette ordure.

Les sentinelles s'avancèrent pour traîner le cadavre hors de la salle. Au moment où les lourdes portes s'ouvrirent à nouveau pour laisser passer le cortège funèbre, un violent appel d'air remonta des niveaux inférieurs de la forteresse. Les conduits d'aération millénaires crachèrent un souffle des entrailles du château vers la salle du trône.

L'odeur du sang frais saturait l'air, lourde, métallique, écoeurante de mort.

Et pourtant.

Au milieu de cette pestilence cuivrée et de la sueur rance de la peur, une effluve minuscule, infime, frappa mes sens.

Ce n'était qu'une caresse invisible, un courant d'air d'une fraction de seconde. Mais l'impact fut celui d'un boulet de canon tiré à bout portant dans mon sternum.

Mon souffle se coupa net. Mes muscles, tout juste relâchés après l'exécution, se tendirent avec une violence inouïe. Le linge immaculé glissa de mes doigts engourdis, tombant dans la mare de sang à mes pieds.

L'odeur…

C'était de la pluie. La première pluie d'automne s'écrasant sur de la terre noire et fertile. C'était l'odeur du bois ancien, d'une forêt sauvage que l'homme n'avait jamais profanée. Un parfum sucré, sombre, d'une profondeur abyssale, vibrant d'une vie étincelante. Une fragrance qui ne correspondait à aucune fleur, à aucun arbre connu. Elle était charnelle, sauvage, incroyablement féminine.

L'appel primal fut immédiat, dévastateur, rasant toutes les barrières de ma conscience humaine.

Mon loup intérieur, la bête monolithique et tyrannique que je passais ma vie à dompter, ne se contenta pas de s'éveiller. Il se cabra. Il hurla dans ma tête d'une voix si puissante qu'elle menaça de briser mon crâne de l'intérieur. Ses griffes grattèrent frénétiquement contre mes côtes, exigeant de sortir, exigeant de chasser, exigeant de posséder la source de ce parfum.

Une tension territoriale d'une intensité que je n'avais jamais connue irradia de mon corps. La température de ma peau grimpa en flèche, vaporisant presque le sang qui maculait encore mes phalanges.

Mine. (À moi).

Le mot, un concept pur, un instinct dénué de toute syntaxe humaine, explosa dans mon esprit. Les phéromones transportées par ce courant d'air étaient en train de saboter mon système nerveux. Mon sang pulsait si fort dans mes tempes qu'il couvrait le bruit de la cour. Ma respiration devint erratique, lourde, mes narines se dilatant à l'extrême pour capturer à nouveau cette essence divine.

Mais alors que j'inhalais goulûment, cherchant à m'enivrer de cette pluie sauvage, une autre odeur s'y superposa.

Une odeur nauséabonde. Amère, âcre, chimique. La puanteur écrasante de l'aconit et de la belladone. Un poison végétal si concentré qu'il brûla les récepteurs olfactifs de mon loup, le faisant reculer d'un pas mental.

La douce fragrance de pluie et de bois était emprisonnée sous cette couche de toxines. Séquestrée. Étouffée.

Ma bête devint folle de rage.

Quelqu'un — ou quelque chose — tentait de masquer cette odeur. Pire, la source de cette odeur baignait dans un poison mortel pour notre espèce. L'idée même que cette pluie sauvage puisse être souillée, blessée, ou cachée de moi déclencha un instinct de protection d'une violence cataclysmique.

— Alpha ?

La voix de Kael résonna comme à travers un épais brouillard. Je réalisai soudain que je m'étais avancé d'un pas saccadé vers les portes béantes, mes griffes sorties, prêtes à déchiqueter quiconque se mettrait en travers de mon chemin.

Mes yeux balayèrent la salle. Les visages des nobles exprimaient désormais une confusion paniquée. Mon aura, d'ordinaire froide et calculatrice, venait de virer à l'agressivité pure, incontrôlable, saturant la salle d'un musc de rut et de domination territoriale absolue. Je cherchais une proie à abattre. Je cherchais un intrus. Je la cherchais.

Je forçai ma respiration à ralentir, luttant de toutes mes forces contre la frénésie de mon loup. Chaque fibre de mon être me hurlait de courir dans les couloirs du château, de défoncer les portes, de fouiller chaque recoin sombre jusqu'à ce que je trouve l'origine de ce parfum.

Le courant d'air tomba. Les lourdes portes se refermèrent avec un claquement métallique définitif, coupant l'aération.

L'odeur de la mort d'Yvan reprit ses droits. L'odeur de la pluie avait disparu, balayée comme un mirage, n'y laissant que la brûlure fantôme du poison dans mes sinus.

— Alpha, Viktor, est-ce qu'il y a un problème ? insista Kael, s'approchant prudemment, la main posée sur le pommeau de son épée courte.

Je fermai les yeux, serrant les poings jusqu'à ce que mes griffes entaillent la paume de mes propres mains. La douleur physique m'aida à ancrer mon esprit humain, à repousser le monstre hurlant dans sa cage de chair. Je devais garder le contrôle. Je ne pouvais pas montrer de faiblesse devant l'assemblée, pas même un instant d'égarement.

Mais le mal était fait.

L'écho de cette odeur de pluie, de bois et de phéromones affolées tournait en boucle dans mes sens, provoquant un frisson fiévreux le long de ma nuque. L'appel primal avait été lancé, et mon corps entier venait d'y répondre sans mon consentement.

J'ouvris les yeux. Le monde m'apparut plus net, les ombres plus denses, la réalité teintée de l'or de la prédation.

— Verrouillez les niveaux inférieurs, ordonnai-je d'une voix rauque, si chargée d'instinct animal que les murs semblèrent en trembler. Personne n'entre, personne ne sort. Doublez la garde sur les tributs humains arrivés ce soir.

Kael fronça les sourcils, surpris par cet ordre soudain après une simple exécution, mais son entraînement de Bêta prit le dessus.

— À vos ordres. Que cherchons-nous, Alpha ?

Je me tournai lentement vers le trône d'obsidienne, contemplant sa noirceur glacée. Un instant plus tôt, j'étais le maître absolu, insensible et intouchable, juché sur ce piédestal de terreur. À présent, mon sang bouillonnait, infecté par un désir brûlant, une faim primordiale qui venait de balayer des décennies de discipline martiale.

Mon loup gronda, grattant contre mon crâne. Quelque chose, ou quelqu'un, venait d'éveiller sa faim.