Le Pacte Écarlate
Chapitre 3 • Chapitre 3 – L'Éclat du Damas
Chapitre 3 – L'Éclat du Damas
Chapitre 3 : L'Éclat du Damas
Il ne me regardait pas comme une proie, mais comme une égale.
Cette simple certitude aurait dû me glacer le sang, mais elle ne fit qu’attiser le brasier qui consumait mes entrailles. Le respect d'un monstre était la pire des insultes pour une Inquisitrice. J'avais été élevée dans le dogme absolu de la lumière, façonnée pour être le glaive qui trancherait les ténèbres, pas pour susciter l'admiration de la créature qui les gouvernait. Et pourtant, alors que le silence s'étirait dans cette salle de bal figée par la terreur, je sentais son aura s'enrouler autour de la mienne, non pas pour m'étouffer, mais pour m'inviter à une danse macabre.
La foule des immortels, d'ordinaire si prompte à l'arrogance, s'était recroquevillée sur les bords de la pièce. Ils n'étaient plus que des ombres floues, un décor sans importance. Le monde entier s'était réduit à un corridor invisible tendu entre lui et moi, vibrant d'une électricité statique si dense qu'elle faisait crépiter l'air autour de nos visages.
Je rompis l'immobilité la première.
Un pas. Mon talon aiguille claqua sur le marbre blanc de l'Hôtel de Soubise avec la netteté d'un coup de feu étouffé.
Ma magie d'argent se cabra sous mon épiderme, heurtant mon sceau de dissimulation avec une violence inouïe. La chaleur de mon arme, dissimulée sous le velours écarlate de ma robe, irradiait le long de ma cuisse. La lame de damas avait soif. Elle résonnait, accordée à la fréquence de ma propre fureur, réclamant le sang séculaire qui battait lentement dans les veines du Prince de Paris.
Armand ne bougea pas d'un millimètre. Il m'attendait au pied du grand escalier, une main négligemment glissée dans la poche de son pantalon de costume noir, l'autre tenant par le pied une lourde coupe de cristal taillé. Le liquide rubis qu'elle contenait tournoyait lentement, captant les éclats dorés des lustres au-dessus de nous.
Cinq pas nous séparaient encore.
L’atmosphère devenait irrespirable. La pression atmosphérique s'était effondrée, remplacée par le poids écrasant de sa gravité occulte. Mon nez capta son parfum avec une précision chirurgicale. Ce n'était pas la senteur de la mort ou de la pourriture que les vampires de bas étage traînaient dans leur sillage. C'était l'odeur d'une nuit d'hiver au sommet d'une montagne, un mélange de glace noire, d'ambre antique et de sang pur. C'était enivrant. Tragiquement enivrant.
Je forçai mon esprit à se focaliser sur l'odeur de soufre et d'ozone de ma propre magie pour repousser son emprise hypnotique. Mes pupilles se contractèrent, analysant ses défenses. Il n'avait pas de bouclier arcanique déployé. Aucune barrière de protection. Il m'offrait son torse, sa gorge, son cœur, avec une arrogance qui confinait à la folie. Ou à une confiance absolue en sa propre immortalité.
Trois pas.
Le crépitement de nos auras qui s'affrontaient dans l'astral devint presque audible. Des étincelles invisibles jaillissaient là où sa magie abyssale tentait de consumer ma lumière purificatrice. C'était un duel silencieux, une guerre de territoires énergétiques où chaque centimètre carré d'espace était âprement disputé.
Je m'arrêtai à un mètre de lui. La distance de frappe idéale.
De près, son inhumanité était encore plus frappante. Ses traits semblaient avoir été taillés dans l'obsidienne par un sculpteur obsédé par la perfection géométrique. La pâleur de sa peau contrastait violemment avec la noirceur insondable de ses yeux, ces deux puits de ténèbres dépourvus d'iris où menaçait de m'engloutir l'éternité.
— Vous avez traversé mon domaine avec l'assurance d'une reine, chasseresse, murmura-t-il.
Sa voix n'était pas qu'un son. C'était une vibration physique, une onde basse fréquence qui caressa ma clavicule avant de résonner directement dans ma poitrine, là où mon cœur battait à tout rompre. Le timbre était velouté, chargé d'une ironie sombre et d'une curiosité morbide.
— Je marche toujours avec assurance là où la vermine prolifère, Monseigneur, répondis-je, ma voix froide et tranchante comme la lame que je m'apprêtais à dégainer.
Un rictus lent étira le coin de ses lèvres, dévoilant l'éclat nacré et dangereux d'une de ses canines. Il ne s'offusqua pas. Au contraire, mon insolence semblait le délecter. Il inclina légèrement la tête, se penchant vers moi. La distance entre nos visages se réduisit de moitié. Je sentis le souffle frais de sa respiration, chargé des effluves capiteux du sang qu'il consommait, glisser sur ma tempe. Un frisson fulgurant remonta le long de ma colonne vertébrale, hérissant les fins poils de ma nuque.
— De la vermine ? répéta-t-il dans un souffle qui fit vibrer l'air entre nos lèvres. C'est donc ainsi que l'Inquisition nomme ce qui la terrifie ?
— Ce qui nous ennuie, le corrigeai-je en soutenant son regard abyssal sans ciller. Vous n'êtes qu'une anomalie dans le grand dessein, Armand. Une erreur de la nature qui a trop duré.
Son rire fut un grondement sourd, un roulement de tonnerre enfermé dans une cage thoracique de marbre. L'intensité de la tension qui nous liait dépassait l'entendement. Il n'y avait aucun contact physique entre nous, pas même le frôlement d'une étoffe, mais nos magies copulaient déjà dans l'air saturé. Je pouvais sentir les vrilles de son pouvoir sombre caresser les contours de mon sceau, chercher la faille, tester la pureté de mon âme avec une provocation d'une sensualité obscène.
Il testait mes limites. Il voulait voir si le désir de tuer pouvait se muer en un autre type de faim. Il savait que l'adrénaline du prédateur et le frisson de l'interdit étaient les deux faces d'une même pièce maudite.
— Vous cachez bien votre ennui sous ce velours écarlate, chasseresse. J'y perçois pourtant une tension bien différente. Une lame forgée dans les larmes d'anges, n'est-ce pas ? murmura-t-il en abaissant brièvement le regard vers la fente de ma robe, là où l'arme reposait contre ma cuisse.
Il l'avait vue. Bien sûr qu'il l'avait vue. Mon sortilège d'invisibilité mineur ne valait rien face au Prince de Paris.
— Elle attend le moment opportun pour purger cette ville de son tyran.
Je décalai légèrement mon poids sur ma jambe droite, positionnant mon corps pour l'assaut. La mécanique de l'assassinat se mettait en place dans mon esprit. Un mouvement fluide : plonger la main, saisir le pommeau gravé de runes, pivoter sur le bassin, frapper de bas en haut, sous les côtes, pour atteindre le cœur mort avant qu'il ne puisse lever une main défensive. La magie contenue dans le damas ferait le reste, calcinant son essence de l'intérieur.
Armand porta lentement sa coupe à ses lèvres, ses yeux noirs ne quittant pas les miens. C'était le moment. Son bras était levé, son attention focalisée sur la joute verbale, son cou exposé.
Ma main gauche glissa le long de ma taille, effleurant la soie de la doublure. Ma respiration se figea. Le temps se distendit, chaque seconde s'étirant comme une goutte de sève ambrée. L'énergie s'accumula dans mon poignet, prête à déclencher la frappe fatale.
C'est alors que la réalité se fractura.
Alors que le bord de la coupe de cristal touchait presque les lèvres du vampire, une anomalie sensorielle fulgurante percuta mon cerveau. Une interférence si violente qu'elle fit chanceler mon aura d'Inquisitrice.
L'odeur.
Au-delà de la senteur cuivrée du sang humain, au-delà de l'ambre et de la glace de l'aura d'Armand, mes narines captèrent une effluve synthétique, aiguë, métallique. Une odeur qui ressemblait à celle d'une allumette que l'on craque dans une caverne gelée. Une vibration alchimique qui fit hurler chaque rune tatouée sur ma peau.
Mes pupilles se dilatèrent à l'extrême. Je focalisai ma vision occulte sur la coupe qu'il tenait.
À travers le cristal taillé, les ombres du liquide ne dansaient pas comme du sang normal. Il y avait des filaments à l'intérieur. Des rubans d'une brillance anormale, de la couleur d'une lune malade, qui s'enroulaient dans l'épais liquide rubis.
De l'argent liquide.
Mais pas n'importe lequel. C'était de l'argent alchimique, raffiné par des arcanistes de l'ombre, béni par des prêtres corrompus et distillé à une concentration mortelle. Une arme conçue spécifiquement pour anéantir les immortels les plus anciens de l'intérieur, en rongeant non pas leur chair, mais la source même de leur pouvoir tellurique.
La main droite d'Armand s'inclina. Le liquide toxique affleura le bord du verre, à un millimètre de ses lèvres.
Une terreur glacée, pure et paralysante, m'envahit. Non pas pour lui. Pour moi. Pour nous tous.
Le manuel d'Inquisition de Haute Magie était formel. Si un vampire vieux de cinq siècles, dont l'aura agissait comme un trou noir absorbant les lignes telluriques de toute une ville, venait à ingérer de l'argent liquide concentré, il ne mourrait pas simplement en poussière.
L'effondrement de son noyau arcanique créerait une implosion magique. Une détonation d'énergie pure qui vaporiserait l'Hôtel de Soubise instantanément. L'onde de choc occulte raserait le Marais, réduisant en cendres des milliers de mortels innocents dans un rayon de plusieurs kilomètres, et déchirerait le Voile qui séparait notre monde des dimensions démoniaques.
C'était un attentat.
Quelqu'un dans cette pièce, ou au-delà, n'avait pas seulement planifié de tuer le Prince de Paris. Les conspirateurs avaient calculé la mort du tyran pour s'en servir comme d'une bombe sale. Un sacrifice de masse pour redessiner la carte du pouvoir occulte mondial. Et j'étais au point d'épicentre.
Ma vengeance, ma mission sacrée, la destruction d'Armand de mes propres mains... tout s'effondrait. L'Ordre m'avait envoyée pour empêcher ce monstre de nuire, pas pour être le témoin de l'apocalypse au cœur de la capitale. Si ce liquide touchait sa langue, si ce poison alchimique pénétrait son métabolisme, la réaction en chaîne serait irréversible. L'Inquisition, mon devoir, mon âme elle-même... tout allait être englouti.
Mes doigts, à un souffle du pommeau de ma dague, se figèrent. Je ne devais plus le poignarder. Je devais le sauver pour nous sauver tous.
Armand ouvrit légèrement les lèvres. Le liquide glissa sur le cristal.
Mon regard accrocha la lueur de mort concentrée dans le calice. L'ironie macabre de la situation me frappa avec la force d'un coup de poing dans le plexus. L'Ordre m'avait envoyée pour exécuter le Prince, mais des monstres pires que lui jouaient déjà leur propre partition dans les ombres de cette salle de bal. Le tyran que je devais abattre devenait, le temps d'une seconde étirée vers l'infini, la clé de la survie de toute une ville.
Le poison allait me voler ma vengeance, et détruire Paris au passage.

