Le Pacte Écarlate
Chapitre 2 • Chapitre 2 – Le Bal des Immortels
Chapitre 2 – Le Bal des Immortels
Chapitre 2 : Le Bal des Immortels
[Armand]
L’éternité est une garce d’un ennui mortel.
Accoudé à la balustrade de marbre noir qui surplombait la grande salle de bal de l'Hôtel de Soubise, j’observais ma Cour avec la lassitude d'un dieu contemplant des insectes. En bas, sous l'éclat insolent des lustres de cristal, la noblesse vampirique de Paris et les mages les plus corrompus d'Europe se livraient à leur danse habituelle. Une valse hypocrite de sourires carnassiers, de chuchotements venimeux et d'alliances éphémères.
Je fis tourner le sang millésimé dans ma coupe de cristal, le regard perdu dans le tourbillon de soieries et de bijoux. L'air était saturé de leurs vanités. Je pouvais sentir l'odeur métallique de l'ambition, le parfum rance de la jalousie que même le meilleur des muscs ne parvenait à masquer. Ils étaient mes sujets, mes courtisans, mes rivaux potentiels, et ils me terrifiaient d'ennui.
Depuis près de cinq siècles, je régnais sur les ténèbres de cette ville. Cinq siècles à manipuler les lignes telluriques, à noyer les complots dans le sang et à étouffer toute rébellion avant même qu'elle ne prenne forme. J'avais absorbé tant de pouvoir que ma propre aura était devenue un trou noir, une singularité abyssale écrasant tout sur son passage.
Soudain, une dissonance écorcha mes sens.
Ce n'était pas un bruit. La symphonie lancinante du violoncelle continuait de s'écouler, fluide et mélancolique. Ce n'était pas un mouvement brusque parmi la foule. Non, c'était une altération dans la trame même de la magie qui baignait la pièce.
Un crépitement sec. L'odeur brutale, électrique, de l'ozone après la foudre, dissimulée de justesse sous un sillage artificiel de jasmin noir et de bergamote.
Mes narines frémirent. Mes pupilles se dilatèrent instantanément, engloutissant l'iris dans une obscurité totale, adaptant ma vision au spectre des énergies occultes. La Cour se transforma en une carte thermique de nuances de gris et de violets malades. Mais là, fendant la masse informe des monstres qui composaient ma cour, il y avait une anomalie.
Une étincelle d'argent pur.
Elle marchait avec une grâce étudiée, une lenteur calculée pour ne pas attirer l'attention des prédateurs mineurs. Une femme vêtue d'une robe de velours écarlate, fendue haut sur la cuisse, dont la couleur rappelait ironiquement le liquide dont nous nous abreuvions. Mais sous ce velours, sous la peau diaphane de son dos et de sa poitrine, je pouvais voir le sceau.
Un entrelacs de runes de contention gravé à même son âme, palpitant d'une lumière si aveuglante qu'elle me brûla presque la rétine. Une magie ancienne, sacrée. Une magie conçue exclusivement pour détruire mon espèce.
Une Inquisitrice. Ici. Dans mon propre sanctuaire.
L'audace de l'acte me frappa avec la force d'une décharge électrique. Cela faisait des décennies que l'Ordre n'avait pas osé s'approcher de moi. Les derniers qui avaient essayé décoraient encore les fondations de cet hôtel particulier. Et pourtant, elle était là.
Un de mes gardes de l'ombre, dissimulé dans les alcôves du premier étage, capta ma soudaine tension. Il fit un pas en avant, la main glissant vers son arme ensorcelée. D'une simple pensée, je lui intimai l'ordre de se figer. L'onde de choc mentale que je lui envoyai le cloua sur place, haletant.
Personne ne la toucherait. L'ennui venait de se dissiper, balayé par une décharge d'adrénaline glaciale.
Je me redressai de toute ma hauteur, laissant mon aura se déployer très légèrement, juste assez pour frôler les limites de sa perception. Je voulais voir sa réaction. Je voulais voir si l'étincelle se transformerait en brasier.
[Camille]
Chaque pas sur le marbre blanc de la salle de bal exigeait un contrôle absolu. J'évoluais au milieu d'un océan de prédateurs, et la moindre faille dans ma posture signerait mon arrêt de mort. Mon sceau de dissimulation chauffait douloureusement sur mon sternum, contenant la fureur incandescente de mon sang ancestral. Ma magie se rebellait. Elle hurlait à l'injustice, exigeant de se déverser pour calciner ces créatures de la nuit.
Je m'efforçais de garder un masque d'indifférence. Je souriais poliment aux vampires qui m'effleuraient, je faisais mine d'admirer les fresques mythologiques au plafond. Tout en progressant, ma main gauche restait détendue, à quelques centimètres de la fente de ma robe, prête à dégainer la dague de damas accrochée à ma cuisse.
Et puis, le monde bascula.
La gravité changea brutalement de polarité. Ce ne fut pas progressif ; ce fut comme si l'on m'avait précipitée dans des eaux glacées. Une pression atmosphérique insoutenable s'abattit sur mes épaules, écrasant l'air dans mes poumons. Les voix de la Cour ne devinrent qu'un bourdonnement lointain, et la musique du violoncelle se distordit jusqu'à n'être plus qu'un écho fantomatique.
Je haletai silencieusement. Le crépitement de l'ozone dans l'air s'intensifia, ma propre magie réagissant instinctivement à une menace cataclysmique. Quelqu'un m'avait repérée. Quelqu'un dont la puissance dépassait tout ce que le manuel de l'Inquisition avait pu m'enseigner.
Je relevai lentement la tête. Mon regard escalada les lourdes colonnes de marbre, franchit les arcades, pour s'arrêter sur le balcon surplombant l'assemblée.
Il était là.
Armand. Le Prince.
L'air entre nous sembla se figer, se transformant en un canal conducteur de tension pure. Il n'était pas simplement grand ; il dégageait une autorité primordiale. Son costume sombre absorbait la lumière des lustres, refusant d'en renvoyer le moindre reflet. Mais ce furent ses yeux qui m'immobilisèrent. Deux puits d'obsidienne pure, dépourvus de pupilles visibles, braqués sur moi avec une intensité dévastatrice.
Dans cette fraction de seconde, un duel arcanique silencieux s'engagea.
Une vrille de sa magie — noire, froide, sentant l'ambre antique et le sang séché — traversa la salle au-dessus des têtes des invités et vint frapper mes boucliers mentaux. Le contact fut d'une violence inouïe. Je serrai les dents, m'accrochant au bord d'une table basse pour ne pas vaciller. Sous mon velours rouge, ma peau s'illumina d'un réseau de lignes argentées, mes runes réagissant à l'assaut.
Il testait mes défenses. Il sondait la profondeur de ma haine et la pureté de mon pouvoir.
Je refusai de baisser les yeux. L'Inquisition m'avait appris à ne jamais montrer de faiblesse face à un démon. Je puisai dans mon noyau d'énergie, rassemblant l'essence ardente de mon sang, et je renvoyai une pulsation de lumière pure à travers la connexion invisible qu'il venait d'établir.
La collision de nos auras dans l'astral produisit un sifflement aigu, un frissonnement dans la trame de la réalité que seuls nous deux pouvions percevoir. La température autour de moi chuta dramatiquement. Une fine couche de givre se forma sur la coupe de champagne posée sur la table près de ma main.
[Armand]
Elle ripostait.
Un frisson d'anticipation, aigu et exquis, parcourut ma colonne vertébrale. La plupart des mages et des vampires de cette salle se seraient effondrés, le nez en sang, si j'avais exercé une telle pression sur leur esprit. Mais elle, la chasseresse en rouge, elle se tenait droite.
Mieux encore, sa magie avait du mordant. Le bref retour de flamme argenté qu'elle m'avait renvoyé m'avait piqué l'esprit, une caresse brûlante qui sentait le soufre purificateur et le métal sacré. Cela faisait si longtemps que je n'avais pas ressenti la douleur. Si longtemps que je n'avais pas trouvé de défi à ma mesure.
Je me penchai un peu plus sur la rambarde. Je pouvais presque sentir le rythme effréné de son cœur mortel, la chaleur de son sang pompant la magie dans ses veines. La tension magnétique entre nous s'épaississait, devenant un filin d'acier invisible tendu à l'extrême.
Elle savait que je savais. Mon regard s'attarda sur la courbe de sa taille, descendant le long de la fente de sa robe. Ma vision occulte perça le sortilège d'invisibilité mineur qui dissimulait son arme. Une dague de damas, forgée dans les feux de l'Inquisition. Elle était venue pour me tuer, armée d'une lame qui pleurait des larmes de lumière.
Je laissai un rictus lent, presque imperceptible, étirer mes lèvres.
Viens à moi, chasseresse, murmurai-je mentalement, envoyant la phrase glisser sur le lien arcanique qui nous unissait désormais. Montre-moi comment tu comptes calciner mon âme.
L'intensité de la situation était grise et électrique. Aucun contact physique n'était nécessaire pour que l'air crépite d'une érotique sombre et destructrice. La provocation verbale, silencieuse, vibrait dans nos esprits. C'était un jeu du chat et de la souris où le chat s'invitait délibérément dans le piège, fasciné par la beauté mortelle de la mécanique.
Je pouvais voir la fureur retenue dans ses yeux clairs, la façon dont sa respiration soulevait son décolleté avec une régularité martiale. Elle était la pureté incarnée, l'arme absolue de la lumière. Je devais la salir. Je devais voir jusqu'où elle serait prête à corrompre son âme pour accomplir sa mission.
D'un geste lent et majestueux, je me détachai de la balustrade et me dirigeai vers le grand escalier. La foule, sentant mon mouvement, s'ouvrit comme la Mer Rouge, une marée de prédateurs s'inclinant par réflexe conditionné.
[Camille]
Il descendait.
Chacun de ses pas sur le marbre des marches résonnait comme un glas dans ma tête. Le lien arcanique qu'il avait forcé dans mon esprit vibrait encore de son murmure sarcastique. Viens à moi, chasseresse.
Mon sceau brûlait à présent de manière continue, une plaque chauffante sur ma poitrine. Les effluves d'encens et de soufre qui saturaient ma magie luttaient contre l'odeur de glace noire et de sang antique qu'il dégageait. C'était un duel absolu de territoires énergétiques. Là où il avançait, les ombres de la pièce s'allongeaient, s'étiraient vers lui comme des amantes affamées.
Je raffermis ma prise sur la réalité, chassant le vertige occulte qui menaçait de me faire perdre l'équilibre. Je devais rester froide. Analytique. Il était la cible.
Pourtant, alors qu'il arrivait au bas de l'escalier, l'intensité de sa présence me percuta de plein fouet. Les autres immortels présents dans la pièce n'étaient plus que des ombres pâles, des marionnettes sans envergure. L'énergie brute qui émanait de lui était si dense qu'elle semblait absorber la lumière des lustres, plongeant sa silhouette dans un clair-obscur permanent.
Il s'avança dans ma direction. Les courtisans reculaient, effrayés par l'aura de leur propre maître. Moi, je restai ancrée au sol. Mes talons fichés dans le marbre. Si je reculais d'un millimètre, j'étais morte.
À dix mètres de distance, il s'arrêta.
L'électricité statique dans l'air était si forte que les poils de mes bras se dressèrent. Les cristaux des lustres au-dessus de nous se mirent à tinter doucement, vibrant à la fréquence de nos deux magies qui se heurtaient et se repoussaient, créant une barrière invisible entre nous.
Son regard ne me quitta pas une seule seconde. Il sondait la moindre de mes failles, la moindre trace de peur. Mais l'Inquisition avait purgé la peur de mon esprit depuis longtemps. Je lui opposai un mur de certitude absolue. Ma magie d'argent tourbillonnait sous mon épiderme, prête à exploser.
Il inclina légèrement la tête sur le côté, comme s'il écoutait une mélodie que lui seul pouvait entendre.
— Vous semblez perdue, Mademoiselle, résonna soudain sa voix dans l'esprit de tous les invités proches, mais je savais que le message ne s'adressait qu'à moi.
Sa voix profane était grave, veloutée, enveloppante. Elle portait la même résonance hypnotique que sa magie.
— Je sais exactement où je me trouve, Monseigneur, répondis-je à voix haute, ma propre voix claire et tranchante venant briser le silence respectueux de la Cour.
Le sourire sur ses lèvres s'élargit infimement. Il n'y avait aucune arrogance vulgaire dans son expression, aucune moquerie condescendante typique des vieux vampires face aux mortels. Au lieu de cela, il y avait une analyse froide, une reconnaissance tacite de mon pouvoir.
L'atmosphère était étouffante. La tentation de plonger ma main, de dégainer le damas et de trancher cette distance arcanique qui nous séparait était presque irrésistible. Mon sang bouillait. L'air sentait la poudre et le sang avant même que le premier coup ne soit porté. La pureté de mon âme chasseresse se rebellait contre la noirceur insondable de la sienne, mais dans ce rejet viscéral, il y avait un magnétisme atroce.
Une gravité qui m'attirait inexorablement vers le centre de son abîme.
Il savait ce que j'étais. Il savait que ma robe cachait l'instrument de sa mort. Et pourtant, il ne donnait pas l'ordre à ses goules de m'écharper. Il ne déchaînait pas son pouvoir pour me réduire en cendres.
Il m'observait. Il me jaugeait.
Dans ses yeux d'obsidienne, au-delà de l'abîme et de la cruauté séculaire, je ne lus aucune condescendance. Je sentis le crépitement de sa magie noire s'enrouler autour de ma propre lumière, non pour l'étouffer, mais pour danser avec elle dans un ballet mortel et millimétré.
Il ne me regardait pas comme une proie, mais comme une égale.

