Le Sang des Hohenberg

Chapitre 3Chapitre 3 – L'Invitation d'Obsidienne

Le Sang des Hohenberg

Chapitre 3 – L'Invitation d'Obsidienne

2263 mots

Chapitre 3 : L'Invitation d'Obsidienne

Vienne, vue depuis le sommet de la tour sud du palais du Belvédère, n'était qu'un échiquier de pierres froides et de lumières tremblantes. La tempête qui faisait rage à l'extérieur balayait les toits de zinc et les dômes de cuivre avec une fureur désespérée, mais ici, derrière les immenses baies vitrées renforcées de ma bibliothèque privée, le silence était absolu. Un silence épais, luxueux, de la texture du velours et du goût du sang ancien.

Debout face à la nuit, les mains croisées dans le dos, j'observais la cité qui m'appartenait depuis des siècles. Les mortels croyaient gouverner cet empire. Ils élisaient des chanceliers, votaient des lois, traçaient des frontières sur des cartes de papier éphémère. Quelle touchante arrogance. La véritable souveraineté ne s'exerçait pas à la lumière du jour, sous les dorures des parlements. Elle se forgeait dans l'ombre, à coups de pactes séculaires, de rituels de sang et d'une domination arcanique si absolue qu'elle courbait la réalité elle-même.

Je fermai les yeux, inspirant profondément.

L'air de la pièce était saturé de mon essence. Une gravité lourde, une odeur d'ozone, de soufre doux et de terre retournée. Pourtant, malgré la densité de ma propre magie, un autre parfum persistait obstinément dans ma mémoire.

Le parfum d'une étincelle d'argent pur.

Une heure s'était écoulée depuis le récital à la Hofburg, mais le fantôme de cette humaine singulière s'accrochait à mes sens avec la ténacité d'une malédiction. Sonia. C'était le nom imprimé sur les programmes de soie distribués aux nobles. Une violoncelliste prodige, disaient-ils. Une étoile montante de la scène classique, dotée d'une grâce tragique et d'une virtuosité capable de faire pleurer les anges.

Mensonges. De brillants, magnifiques et pitoyables mensonges.

Dès l'instant où elle avait posé son archet sur les cordes, j'avais senti la distorsion dans la trame de l'univers. Son aura était lourdement cadenassée, dissimulée derrière des barrières mentales d'une complexité géométrique fascinante. Un travail clinique, stérile, qui portait la signature indubitable de l'Ordre des Cendres. Ces fanatiques en soutane qui se terraient dans les cryptes de Saint-Étienne pensaient vraiment pouvoir tromper un Archiduc avec des runes de dissimulation et un peu de colophane.

Je me délectai du souvenir de notre affrontement psychique. Un sourire étira mes lèvres dans la pénombre.

Lorsqu'elle avait commencé à jouer, diffusant ce pathétique sonar magique pour cartographier la salle, j'avais d'abord ressenti l'ennui habituel. Encore un pion sacrifié par la Loge. Encore un insecte venu se brûler les ailes contre la lampe torche de mon immortalité. J'avais projeté mon aura pour écraser la sienne, pour lui rappeler sa condition de proie, attendant qu'elle s'effondre de terreur, que son esprit se fissure sous le poids de mon regard.

Mais elle ne s'était pas brisée.

Au lieu de ployer l'échine, la petite chasseresse avait relevé le menton. À travers les vingt mètres de vide qui nous séparaient, ses yeux avaient percé les ténèbres de ma loge. Et puis, il y avait eu cette riposte. Ce fil de mana incandescent, tranchant comme un rasoir d'argent, qui était venu claquer contre mes défenses avec une insolence inouïe.

Je te vois, monstre.

Une décharge électrique parcourut ma colonne vertébrale à la simple évocation de cette provocation silencieuse. Depuis combien de décennies n'avais-je pas ressenti cela ? Cette morsure délicieuse de l'imprévu. Ce frisson de chasseur face à une proie qui refuse de fuir et qui montre les crocs. Sous son masque de froideur calculée, son âme bouillonnait d'un feu sauvage, d'une magie jeune, affamée, presque désespérée. Elle était une contradiction ambulante : une arme forgée par des puritains, abritant en elle un brasier qui ne demandait qu'à consumer le monde.

Et je comptais bien être celui qui soufflerait sur ces braises.

Des pas feutrés résonnèrent sur le parquet de marqueterie, brisant ma rêverie. Je n'eus pas besoin de me retourner pour identifier l'intrus. La signature magique, froide et disciplinée, appartenait à Valerius, mon sénéchal. Un vampire vieux de trois siècles, à la loyauté aussi absolue que son manque d'imagination.

— Monseigneur, murmura Valerius en s'inclinant profondément, son regard rivé sur le tapis persan pour ne pas croiser le mien.

— Parle, ordonnai-je d'une voix qui résonna dans la vaste bibliothèque comme un grondement de tonnerre lointain.

— Les préparatifs pour le Bal des Masques de Sang sont achevés. Les maîtres-autels ont été purifiés, les calices de cérémonie sont remplis, et les protections de la Hofburg ont été renforcées avec du sang de gargouille. Aucun être non convié ne pourra franchir les portes sans que ses veines ne s'embrasent.

Je me détournai de la baie vitrée pour faire face à mon serviteur. La lumière d'un unique candélabre jetait des ombres mouvantes sur ses traits cadavériques.

— Et qu'en est-il des rats dans les catacombes ? demandai-je en effleurant la reliure en cuir humain d'un grimoire posé sur mon bureau.

Valerius se raidit imperceptiblement. — Nos guetteurs confirment une activité anormale sous la cathédrale Saint-Étienne. Silas, le Haut Inquisiteur de l'Ordre des Cendres, a été aperçu. Les flux telluriques autour de l'ossuaire indiquent la manipulation d'arcanes de stase et d'alchimie toxique. Ils préparent un attentat, Monseigneur. J'ai pris la liberté de doubler votre garde rapprochée pour demain soir et d'annuler la présence du personnel de service non essentiel.

Je laissai un silence glacial s'installer. L'air de la pièce se contracta, la pression atmosphérique augmentant subitement sous l'effet de mon mécontentement. Valerius étouffa un gémissement, ses os craquant sous la gravité invisible qui s'abattait sur ses épaules.

— Tu as pris la liberté de modifier mes plans, Valerius ?

— P-pour votre sécurité, Éminence. Si la Loge a synthétisé un poison capable de contourner vos goûteurs, il serait sage de…

— Sage ? le coupai-je, ma voix n'étant plus qu'un murmure tranchant. L'immortalité est une longue et exaspérante maladie, mon vieil ami. L'ennui est le seul véritable poison qui menace mon existence. Si l'Ordre des Cendres a enfin trouvé le courage de m'envoyer autre chose que des mages de bas étage, je refuse qu'on m'en prive.

D'un geste lent de la main, je dissipai la pression arcanique. Valerius inspira bruyamment, tremblant de tous ses membres.

— Rétablis le personnel de service, ordonnai-je en contournant mon bureau d'ébène massif. Laisse les faussaires de la Loge croire que leurs laissez-passer magiques fonctionnent. Laisse leurs assassins s'infiltrer dans les cuisines, se déguiser en valets ou en musiciens. Je veux qu'ils se croient invisibles. Je veux qu'ils pensent avoir l'avantage, jusqu'à la seconde où mes mâchoires se refermeront sur eux.

Je m'assis dans mon fauteuil de cuir noir. Sur le sous-main en velours s'étalait la liste finale des invités pour le Bal. Des centaines de noms gravés à l'encre dorée sur du parchemin vierge. L'élite de la noblesse nocturne européenne. Mais un seul nom m'importait ce soir.

— As-tu la liste du personnel contractuel engagé pour divertir les invités mineurs lors du banquet de minuit ?

Valerius, encore chancelant, fouilla dans la poche de sa redingote et en tira un feuillet couvert de sceaux de cire mineurs. Il s'avança avec prudence et le posa sur mon bureau.

Mon regard balaya les lignes. Des mortels inutiles. Des cracheurs de feu, des acrobates, des servantes sous hypnose légère. Et là, à la dix-septième ligne, dissimulée parmi les anonymes.

Sonia – Violoncelliste.

Ils ne l'envoyaient pas comme simple invitée. Ils l'intégraient au décor. Ils voulaient qu'elle se fonde dans la masse, qu'elle m'approche au moment où je serais le plus vulnérable, trônant au milieu de mes pairs, enivré par le sang et la magie du rituel. Une stratégie classique, presque insultante de banalité. Mais l'exécutante… elle, elle n'avait rien de banal.

— Apporte-moi le Registre d'Obsidienne, ordonnai-je à Valerius sans quitter des yeux le prénom sur le parchemin.

Le sénéchal hoqueta. — Le Registre, Monseigneur ? Mais… c'est un artefact de Liage. Il n'est utilisé que pour les serments de sang majeurs entre les Ducs de l'Empire. Cette fille n'est qu'une humaine corrompue par l'Ordre. Elle ne mérite pas…

Un seul regard de ma part suffit à le clouer au sol. Ses cordes vocales se figèrent sous l'effet de ma télékinésie, le privant de la parole.

— Ne présume jamais de ce que je juge digne ou indigne de mon attention, Valerius. Apporte-le.

Quelques instants plus tard, un lourd coffret de fer noir fut déposé sur mon bureau. Je passai ma main au-dessus du couvercle. Les runes de verrouillage fondirent comme de la neige sous un tisonnier, dégageant une épaisse fumée rousse. J'ouvris le coffret et en sortis un bloc de cartes d'invitation taillées non pas dans du papier, mais dans de fines tranches d'obsidienne pure, polies jusqu'à ressembler à des miroirs noirs.

C'étaient les invitations réservées à mon cercle le plus intime. Celles qui ne se contentaient pas d'autoriser l'accès, mais qui imposaient un pacte magique absolu. Quiconque acceptait cette carte voyait son aura liée à la mienne pour la durée de l'événement. Ils ne pouvaient pas me mentir. Ils ne pouvaient pas fuir. Et surtout, ils ne pouvaient pas échapper à mon emprise mentale.

Je saisis un stylet dont la plume était taillée dans un éclat d'os de dragon. D'un mouvement expert, je tranchai la pulpe de mon propre pouce gauche. Mon sang, épais, noir sous la lumière du candélabre et chargé d'une puissance arcanique qui fit grésiller l'air de la pièce, perla sur ma peau.

Je trempai la plume d'os dans la plaie.

En posant la pointe sur la carte d'obsidienne, la magie chanta. Ce n'était pas une écriture classique. C'était un acte de création destructrice. Mon sang gravait la pierre noire, brûlant la surface pour y tracer un nom.

Sonia.

À chaque lettre, je concentrais ma volonté, visualisant la jeune chasseresse telle que je l'avais vue sur l'estrade. Le frémissement de sa gorge lorsqu'elle avalait sa salive. L'odeur de son adrénaline. L'étincelle frondeuse, presque sauvage, qui dansait au fond de ses yeux lorsqu'elle croyait me défier.

Je tissai un sortilège de compulsion d'une complexité vertigineuse à l'intérieur même des lettres de son prénom. Ce n'était pas une simple invitation. C'était une chaîne invisible, d'une douceur trompeuse.

Dès que la carte entrerait en contact avec sa main, la magie de l'Ordre des Cendres dont elle était bardée ne détecterait aucune menace létale. Silas et ses prêtres ignorants y verraient un simple laissez-passer VIP, une erreur logistique de mon intendance, ou peut-être l'opportunité inespérée de me frapper de plus près.

Ils se trompaient.

La carte n'allait pas la tuer. Elle allait l'ancrer. En franchissant les portes du Bal avec cette obsidienne sur elle, Sonia basculerait hors de la juridiction de la Loge pour entrer dans mon domaine absolu. Chaque pas qu'elle ferait dans la Hofburg résonnerait dans mon propre esprit. Chaque battement de son cœur humain, pompant son sang chargé de cette magie argentée si exquise, serait une mélodie jouée exclusivement pour moi. Je pourrais isoler sa chaleur au milieu de mille vampires. Je pourrais goûter sa peur et son désir à distance.

Je traçai la dernière boucle de la rune de liage. Le sang noir figea sur la pierre, s'illuminant d'un éclat cramoisi avant de se fondre dans l'obsidienne. L'artefact était prêt.

— Fais porter ceci à ses appartements de fonction dans la ville, intimai-je à Valerius en lui tendant la carte noire. Et assure-toi qu'il n'y ait aucune autre invitation à son nom. Elle doit utiliser celle-ci.

Valerius saisit l'obsidienne du bout de ses gants blancs, terrifié à l'idée que la magie instable de l'artefact ne le contamine. Il s'inclina bien plus bas que de coutume. — À vos ordres, Monseigneur. Le destin de cette impertinente est scellé.

Il quitta la bibliothèque, laissant derrière lui le lourd silence de ma solitude.

Je me levai de nouveau pour rejoindre la baie vitrée. Au loin, au-dessus des toits du centre-ville, les cieux se déchiraient de zébrures électriques. C'était dans ce tumulte que la petite assassine naviguait actuellement.

Je fermai les yeux et laissai mon esprit s'étendre, au-delà des murs de mon palais, au-delà des boucliers psychiques qui protégeaient mon domaine. Ma conscience flotta au-dessus de Vienne, portée par les courants arcaniques de la cité.

Soudain, une perturbation majeure frappa mes sens.

Une distorsion alchimique, glaciale et nécrotique, venait d'éclore quelque part dans le secteur de Saint-Étienne. C'était une sensation abominable. Une antimatière magique conçue dans le seul but de détruire la vie éternelle. Un poison foudroyant, poli par des mois de rituels obscurs, dont la simple émanation à travers les lignes telluriques de la ville suffisait à irriter ma gorge.

L'Ordre des Cendres venait de sortir son arme maîtresse. Et je savais, avec une certitude absolue, qu'elle se trouvait désormais entre les mains de la chasseresse.

Je souris dans les ténèbres de ma tour.

L'arrogance de cette fille. La délicieuse, la suicidaire arrogance de venir s'asseoir à ma table avec la mort cachée dans les plis de sa robe. Elle pensait maîtriser l'échiquier. Elle obéissait à des vieillards poussiéreux qui croyaient que la lumière de leur foi suffirait à dissiper les ténèbres primordiales. Elle venait avec une arme capable de me terrasser, persuadée que son habileté et ses petits murs mentaux la protégeraient de la bête.

Elle ne comprenait pas que son aura m'appartenait déjà. Que depuis l'instant où nos regards s'étaient croisés sur cette estrade, la chasse était terminée.

J'appuyai ma main à plat contre la vitre froide, fixant la nuit viennoise avec l'anticipation d'un prédateur affamé par des siècles d'abstinence. La tempête se calmait peu à peu, laissant place au silence pesant qui précède toujours l'abattoir.

Elle se croit le chasseur, mais elle vient d'entrer de son plein gré dans ma cage.