Le Bûcher des Héritiers

Chapitre 3Chapitre 3 – L'Invitation Empoisonnée

Le Bûcher des Héritiers

Chapitre 3 – L'Invitation Empoisonnée

2376 mots

Chapitre 3 : L'Invitation Empoisonnée

À cinq heures du matin, l’Université d’Helmsley ressemblait à un cimetière gothique. Le brouillard s'accrochait aux tourelles de pierre noire, avalant les statues de gargouilles qui semblaient monter la garde au-dessus de nos misérables vies.

L’odeur d’ammoniaque me brûlait les narines. À genoux sur le marbre en damier du hall de la bibliothèque centrale, je frottais une tache de café incrustée depuis la veille. Mes articulations me faisaient souffrir, mes mains, rougies par l'eau bouillante et les produits chimiques bas de gamme, témoignaient de ma véritable place dans ce château de l'élite.

Pendant que les héritiers de la nation dormaient dans leurs draps en soie, cuvant le champagne de la veille, je nettoyais leurs dégâts. C'était mon troisième emploi. Agente d'entretien de nuit, tutrice de première année à midi, et serveuse dans un bar du centre-ville le week-end. Tout ça pour payer les "frais annexes" de cette foutue université qui considérait qu'une bourse à cent pour cent ne couvrait pas le droit de respirer leur oxygène.

Je me relevai en grimaçant, essuyant le dos de ma main sur mon front en sueur. Ma blouse de travail, d'un bleu délavé affreux, me grattait la peau.

Le silence de l'aube était pesant. Il me laissait trop de temps pour penser. Et depuis vingt-quatre heures, mon esprit tournait en boucle sur une seule et unique erreur de calcul : Tristan Lancastre.

J'avais brisé la règle d'or d'Helmsley. Ne jamais, au grand jamais, attirer l'attention des prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire. Hier, dans l'Amphithéâtre Richelieu, j'avais non seulement attiré son attention, mais je l'avais humilié publiquement. Je l'avais défié sur son propre terrain, remettant en cause l'arrogance d'un système qui avait broyé mon père. Sur le coup, la décharge d'adrénaline et la rage m'avaient rendue invincible. L'insolence était ma seule armure.

Mais depuis, le silence de Lancastre me rongeait.

Il n'avait pas hurlé. Il n'avait pas exigé mon renvoi immédiat. Il s'était contenté de me fixer avec ces putains d'yeux de glace, m'analysant comme si je n'étais qu'un insecte pris dans une toile. Ce silence était cent fois plus terrifiant qu'une menace vocale. C'était la promesse silencieuse d'une destruction méthodique.

À six heures, je rangeai mon chariot de ménage dans le local technique de l'aile est. Je me faufilai dans les vestiaires du personnel pour troquer ma blouse contre mon armure quotidienne : un jean noir délavé, un col roulé de seconde main et mes bottes de cuir usées. Un coup d'eau froide sur le visage, un peu de correcteur sous mes yeux cernés, et j'étais de nouveau Éléonore Vargas, l'étudiante boursière irréprochable.

Lorsque je traversai la cour principale deux heures plus tard pour me rendre à mon premier cours, le campus s'était réveillé. Le balet des voitures de luxe avait repris. La pluie de la veille avait laissé place à un ciel d'un gris oppressant, chargé de nuages bas qui semblaient vouloir écraser les bâtiments.

Le changement d'atmosphère fut instantané.

Dès que je posai le pied sur les allées de gravier, je sentis les regards. Ce n'était plus la simple indifférence méprisante dont j'avais l'habitude. C'était autre chose. Une curiosité morbide. Les étudiants s'écartaient sur mon passage, murmurant derrière leurs mains manucurées. Les membres de la fraternité Alpha, reconnaissables à leurs cravates bordeaux, me dévisagèrent en ricanant grassement.

« C'est elle. » « Elle est finie. » « Lancastre va la pulvériser. »

Je relevai le menton, fixant un point invisible droit devant moi, refusant de leur accorder la moindre réaction. Mon cœur battait la chamade, une pulsation sourde et anxieuse dans mes tempes, mais mon visage restait un masque de marbre. Je n'étais pas une proie. Si Tristan Lancastre voulait la guerre, il me trouverait debout.

Mon téléphone vibra dans la poche de mon manteau. Je l'extirpai, priant pour que ce soit un rappel de mon cours d'économie.

L'écran afficha un SMS de ma mère.

« Léo, mon cœur. La banque a rejeté la demande de délai pour la maison. Ton père est resté enfermé dans le bureau toute la nuit. Je ne sais plus quoi faire. Dis-moi que ta bourse est sécurisée pour le semestre prochain ? »

Une boule d'angoisse froide se forma dans mon estomac, si violente qu'elle me coupa presque le souffle. Quarante-cinq mille dollars de dettes. La ruine totale de l'entreprise de construction de mon père, détruite par un conglomérat financier avide, exactement comme dans le cas pratique du professeur Armand. Je devais garder cette bourse. Je devais finir major de promo, obtenir ce stage chez Sterling & Croft à New York et sauver ce qu'il restait de ma famille.

Je tapai une réponse d'une main tremblante.

« Tout est sous contrôle, maman. Ne t'inquiète pas. Je gère. »

Un mensonge éhonté. Je ne gérais absolument rien.

Je rangeai mon téléphone et pressai le pas, désirant désespérément atteindre l'anonymat de l'aile des sciences politiques. Mais alors que je bifurquais vers l'Atrium central, une silhouette familière et terrifiante vint me barrer la route.

Diane.

Diane de Rochechouart, présidente de la sororité Kappa, fille d'un sénateur corrompu et, surtout, l'ex-petite amie en titre de Tristan Lancastre.

Elle se tenait au milieu du couloir, entourée de ses deux "dames de compagnie" habituelles. Elle portait un tailleur Chanel d'un blanc immaculé, une aberration audacieuse dans cet environnement automnal et boueux, et ses cheveux blonds tombaient en vagues parfaites sur ses épaules. Elle exhalait le jasmin, la richesse et le poison.

— Éléonore, n'est-ce pas ? roucoula-t-elle, sa voix suave résonnant dans l'acoustique parfaite de l'Atrium.

Je m'arrêtai à un mètre d'elle, les poings serrés dans mes poches. Je la détestais presque autant que Lancastre. Elle était l'incarnation de tout ce qui n'allait pas dans cette université : belle, cruelle et persuadée que le reste de l'humanité avait été créé pour lui servir de paillasson.

— Qu'est-ce que tu veux, Diane ? demandai-je, le ton plat, glacial.

Ses amies laissèrent échapper de petits soupirs offusqués face à mon manque total de déférence. Diane, elle, se contenta d'étirer ses lèvres peintes en rouge carmin dans un sourire carnassier.

— Toujours sur la défensive, à ce que je vois, soupira-t-elle en faisant un pas vers moi. Ses talons aiguilles claquèrent sur le marbre comme des tirs de sommation. J'ai entendu parler de ton petit... coup d'éclat, hier, en cours de droit.

— Les nouvelles vont vite dans votre petit monde de serpents.

— Oh, ne sois pas si vulgaire, Éléonore, chuchota-t-elle en lissant un pli imaginaire sur sa veste de créateur. Moi, j'ai trouvé ça fascinant. Il faut un certain courage — ou une stupidité suicidaire — pour s'attaquer au roi devant toute sa cour.

Ses yeux, d'un vert d'eau glacé, me jaugèrent de la tête aux pieds. Le mépris qui y brillait était si pur, si absolu, qu'il en devenait presque fascinant. Elle scannait la coupe de mes vêtements, l'usure de mes chaussures, calculant à l'euro près la valeur de mon existence.

— Si tu es venue me faire la leçon pour défendre l'honneur de ton ex, tu perds ton temps, crachai-je. J'ai un cours.

Je tentai de la contourner, mais l'une de ses sbires fit un pas de côté pour me bloquer le passage.

— Pas si vite, dit Diane, sa voix perdant brusquement son intonation mielleuse pour devenir dure et coupante. Je ne suis pas là pour te faire la leçon. Je suis là en ma qualité de représentante du Comité d'Excellence d'Helmsley.

Je fronçai les sourcils. Le Comité d'Excellence. L'organisme étudiant financé par la direction pour "veiller à l'intégration et à la cohésion sociale" du campus. En réalité, un outil de sélection fasciste déguisé en association caritative.

— Le Doyen m'a convoquée ce matin, poursuivit Diane en croisant les bras. Il s'avère que ton comportement de profil bas, couplé à ton agressivité récente en classe, inquiète l'administration. La direction craint que tu ne sois pas... adaptée à l'esprit de cohésion de notre institution.

Le piège venait de s'ouvrir sous mes pieds.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? répondis-je, ma voix soudain tendue. J'ai la meilleure moyenne de ma promotion.

— Oh, tes notes sont charmantes, rit Diane d'un ton cristallin. Mais Helmsley ne forme pas des machines à calculer. Helmsley forme des leaders. Des gens capables de créer des réseaux, de s'intégrer, de briller en société. Et d'après le Comité, tu es un fantôme asocial qui mord la main de ceux qui la nourrissent.

Elle sortit alors de son sac à main en cuir matelassé une petite enveloppe rectangulaire, épaisse, scellée d'un cachet de cire noire.

— La soirée d'intégration a lieu ce samedi, au Manoir des Fondateurs, annonça-t-elle en faisant tourner l'enveloppe entre ses doigts manucurés. C'est l'événement majeur du semestre. Toute l'élite y sera. Les professeurs, les donateurs, et les membres du conseil d'administration.

Elle tendit le bras vers moi, l'enveloppe suspendue dans le vide.

— C'est ton invitation, Éléonore.

Je regardai le papier noir avec horreur. Le Manoir des Fondateurs. Le repaire privé de l'Ordre des Ténèbres, le territoire exclusif de Tristan Lancastre et de sa cour. Personne n'y entrait sans faire partie du sérail. C'était un huis clos mondain fait de drogues hors de prix, de jeux de pouvoir destructeurs et d'humiliations codifiées. Une boursière n'y avait pas sa place. Si j'y mettais les pieds, je serais le gibier lâché au milieu d'une meute de chiens de chasse affamés.

— Je ne suis pas libre samedi, refusai-je sèchement, reculant d'un pas.

Le sourire de Diane s'élargit, révélant ses dents blanches et parfaites.

— Tu n'as pas compris, ma chérie. Ce n'est pas une simple invitation. C'est un test. Le Doyen m'a explicitement demandé de m'assurer de ta présence. Si tu refuses, cela confirmera que tu rejettes catégoriquement l'esprit d'Helmsley, que tu refuses de t'intégrer à la communauté qui finance gracieusement tes études.

Elle fit une pause dramatique, baissant la voix jusqu'à n'être plus qu'un sifflement de vipère.

— Et nous savons toutes les deux que ta bourse dépend d'une évaluation holistique de ton dossier. Ce serait tellement tragique qu'on te retire tes financements pour "incompatibilité caractérielle". Surtout vu... l'état de tes finances personnelles.

Le sang se figea dans mes veines.

L'état de mes finances personnelles.

Comment pouvait-elle savoir ? Les dossiers boursiers étaient strictement confidentiels. Personne n'avait accès à mes dettes à part l'administration et...

La réalisation me frappa avec la violence d'un coup de poing dans le ventre.

Tristan.

Tristan Lancastre siégeait au conseil étudiant et avait les moyens techniques et financiers de pirater le Pentagone s'il le voulait. C'était lui. Il avait fouillé dans mon dossier. Il avait vu la plaie béante de ma situation financière et il l'avait tendue à Diane sur un plateau d'argent.

Ce n'était pas Diane qui me tendait un piège. Elle n'était que l'exécutrice des basses œuvres. C'était le Roi qui réclamait sa vengeance. Il ne s'était pas abaissé à me hurler dessus dans le couloir, non. Il avait patiemment orchestré ma chute sociale, en utilisant la seule chose qui me terrifiait plus que lui : la perte de ma bourse et la faillite définitive de ma famille.

Je levai les yeux vers Diane. Sa satisfaction était écœurante. Elle savait qu'elle me tenait à la gorge. Si je refusais, elle ferait un rapport au Doyen sur mon asocialité, mon refus d'intégration, et Tristan s'assurerait que ma bourse soit révoquée en un claquement de doigts. Si j'acceptais, je marchais volontairement dans la gueule du loup, sur son territoire, entourée de centaines de personnes prêtes à me dévorer pour lui plaire.

Il m'avait acculée. C'était un échec et mat d'une cruauté absolue.

L'air du couloir me sembla soudain irrespirable. La haine que je ressentais à cet instant était si pure, si dense, qu'elle me donnait la nausée. Ils jouaient avec ma vie comme on jouait avec des pions sur un échiquier. Pour eux, ce n'était qu'un drame mondain. Pour moi, c'était ma survie.

— Alors, Éléonore ? susurra Diane, secouant légèrement l'enveloppe. Tu viens t'amuser avec nous ce week-end ? Ou dois-je prévenir le Doyen que tu craches sur la main tendue de la direction ?

Ma mâchoire se serra à s'en briser les dents. Je plongeai mon regard dans le sien, refusant de lui offrir la satisfaction de me voir trembler. Mon orgueil était la seule chose qu'il me restait, la seule chose que ni Lancastre ni cette vipère en tailleur Chanel ne pourraient m'acheter.

Je levai lentement la main. Mes doigts effleurèrent le papier épais, froid.

— Dis au Doyen que je serai ravie de participer à l'effort d'intégration, articulai-je avec une lenteur calculée, chaque mot arraché à mon amour-propre.

Je tirai l'enveloppe sèchement.

Diane eut un petit rire cristallin, victorieux.

— Fantastique. Tenue de gala exigée. Ne viens pas habillée en... ça, ajouta-t-elle en désignant mon manteau avec un dégoût théâtral. Ce serait vraiment gênant pour tout le monde.

Elle pivota sur ses talons aiguilles et s'éloigna dans le couloir, ses sbires sur ses talons, laissant dans son sillage ce parfum écœurant de jasmin et de vanité.

Je restai plantée là, au milieu du marbre froid de l'Atrium, le bruit de leurs pas résonnant comme un compte à rebours dans ma tête. Le couloir se vida progressivement, me laissant seule avec le poids écrasant de ce que je venais de faire.

Je baissai les yeux vers ma main tremblante. La dorure épaisse accrochait la faible lumière d'automne qui filtrait à travers les vitraux. Le blason de l'Ordre des Ténèbres, un aigle royal enserrant une couronne de laurier, y était frappé avec arrogance.

Une sueur froide glissa le long de ma colonne vertébrale. Tristan Lancastre avait construit le piège parfait. Il m'avait arrachée à mon anonymat pour me traîner sous les projecteurs de son propre royaume, là où il dicterait toutes les règles. J'ignorais ce qu'il m'y réservait, mais je savais avec une certitude terrifiante que ce serait public, humiliant et définitif.

Ma respiration se bloqua dans ma gorge alors que je passais le pouce sur le sceau de cire noire. J'avais voulu jouer avec le feu, lui prouver que je n'avais pas peur de lui. J'avais oublié que lui et les siens possédaient l'allumette, l'essence et le bâtiment tout entier.

Le carton d'invitation noir et or glissa entre mes doigts. C'était un aller simple pour l'enfer.